Journée de restitution « Ethnographie des mémoires et traces de la contestation écologique en Alsace dans les années 70-80 » des étudiant.e.s de master 1 12 mars 2025 à la Maison interuniversitaire des sciences de l'homme - Alsace de Strasbourg

Cadre et objectifs du terrain collectif

Du lundi 7 octobre au vendredi 11 octobre 2024, les étudiantes et étudiants du Master 1 en anthropologie sociale et culturelle ont participé à une enquête de terrain collective dans le Bas-Rhin sur la thématique « Ethnographie des mémoires et traces de la contestation écologique en Alsace dans les années 70-80 ». Cette enquête est menée en partenariat avec le musée alsacien et le musée zoologique de la ville de Strasbourg dans le cadre d’une enquête-collecte sur cette thématique conduite par ces deux institutions. Le terrain collectif s’inscrit, au premier semestre, dans le cadre de l’UE 2 (« Pratique et terrains de recherche ») et, au second semestre, dans celui du cours « Enquête collective : analyse et écriture » de l’UE1 (« Méthodes en anthropologie »).

L’objectif de ce terrain collectif est de permettre à chacune et chacun de faire directement l’expérience de l’enquête ethnographique, en mettant en œuvre les outils, savoir-faire et pratiques qui caractérisent cette démarche et en partageant avec les autres (étudiant.e.s et enseignant.e.s) les avancées, les questionnements et les difficultés qui marquent la pratique du terrain « sur le vif ». Au long cours, il s’agit également de travailler le traitement et l’analyse des matériaux ethnographiques, tout comme la restitution, qu’elle soit écrite ou orale.

Après une première réunion de lancement du terrain collectif, pendant la semaine, les participant.e.s réparti.e.s par groupes de deux à quatre étudiant.e.s se sont déplacé en autonomie afin de mener leurs observations et entretiens dans l’Eurométropole et autour de Strasbourg. Une journée d’observation a été organisée pour l’ensemble de la promotion le mercredi 9 octobre à Fessenheim. Les observations quotidiennes ont été suivies chaque soir d’un débriefing (18h-21h).

 


Thématique de l’enquête

L’enquête conduite au cours de la semaine a pour thématique les mémoires et traces de la contestation écologique en Alsace. Elle s’inscrit dans le cadre d’une collaboration pédagogique et de recherche développée avec le musée alsacien et le musée zoologique de Strasbourg. Ces institutions mènent en effet une enquête-collecte portant sur les mouvements de contestations qui s’élèvent dans les années 1970 et 1980 dans le contexte de l’industrialisation de l’Alsace, initiée par l’adoption du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU) de 1974. Jalonnées par des événements marquants tels que la création et l’occupation de la ZAD de Marckolsheim ou les contestations de Fessenheim, ces mobilisations ont conduit à des prises de conscience environnementales qui s’accompagnent d’un réinvestissement culturel régional, se déployant des deux côtés du Rhin, et cela une génération après la fin de la seconde guerre mondiale. Elles ont aussi été le lieu de développement de perspectives écologiques ainsi que d’organisations sociales et militantes originales dont la mémoire, du côté français, reste à collecter.

Les étudiant.e.s du Master 1 en anthropologie sociale et culturelle ont déjà réalisé une première partie de cette enquête en octobre 2023. Les résultats de leurs recherches ont été présentés lors d’une journée en mars 2024. L’enquête-collecte a également donné lieu à un stage au musée alsacien, plus spécifiquement orienté vers la dimension de la collecte des traces matérielles de la contestation.


La journée de restitution du 12 mars 2025 à la MISHA

Cette enquête collective a donné lieu le 12 mars 2025 à une journée d’étude et de restitution menée par les étudiant.e.s, en collaboration avec les partenaires et destinée à discuter ses résultats.

Le premier groupe, composé par Jade Debieuvre, Seif-Eddine Abid et Anaïs Loehr a fait un exposé intitulé « Genre et femmes dans les mobilisations »

Jade, Seif-Eddine et Anaïs ont montré que les femmes avaient un rôle primordial dans les mobilisations écologistes en Alsace dans les années 1970-1980. Loin de se déclarer féministes, elles étaient présentes au premier plan dans la lutte, souvent tout en gardant la division genrée des tâches de cette époque. Ceci notamment parce que le principe de non-violence, exercé dans la lutte écologiste de ces années-là, leur permettait de ramener leurs enfants avec elles sur les terrains d’occupation. En étudiant la place des femmes dans ces mobilisations, ils et elles ont pu mettre en lumière différentes formes de militantisme écologiste, que ce soit sur le terrain ou inscrites dans des pratiques quotidiennes


Le deuxième, composé par Naomi-Siam Chalaphy, Aoifé Higgins, Dimitri Oudet et Mattéo Tisserand a mis l’accent sur le thème de « L’audiovisuel comme outil de lutte »

Naomi, Aoifé, Dimitri et Mattéo ont exploré le rôle de l’audiovisuel et de l’art dans les luttes écologiques en Alsace durant les années 70-80, en mettant l’accent sur leur contribution à la construction d’une identité régionale. À travers des entretiens avec René Bickel et Alain Kauss, dessinateurs engagés, ainsi que Sophie Desgeorges de la MIRA, elles et ils ont étudié la manière dont le dessin, la photographie et la satire ont soutenu le militantisme écologique, le tout dans un contexte régionaliste important concernant la langue et la nature alsaciennes.

Le dessin humoristique et satirique s’est imposé comme un outil clé de sensibilisation, notamment via des affiches, tracts et revues comme Alsace-Nature ou Butterflade. Il permettait de rendre accessibles des informations scientifiques et de mobiliser un large public, tout en intégrant une dimension régionale forte, notamment à travers l’usage de l’alsacien et la personnification de l’Alsace.

Leur recherche a mis également en lumière l’importance du répertoire d’action collective, avec la mise en réseau des artistes et militants via des associations comme Alsace-Nature. L’engagement écologique en Alsace était indissociable de la défense de son identité culturelle et linguistique, en témoignent les collaborations transfrontalières et l’occupation de lieux symboliques comme à Gerstheim en 1977.

Enfin, leur travail a permis de souligner l’impact de la mémoire collective et du rôle des images dans la transmission des luttes. Certains militants continuent de se retrouver aujourd’hui, bien que leurs formes d’engagement aient évolué. 


Le troisième groupe, composé par Zanili Ahamadi et Eva Constantinopoulos (en collaboration avec Dimitri Corraze) s’est concentré sur le rôle de la radio dans un paysage contestataire

Dans le cadre de leur présentation, Zanili et Eva se sont intéressés à la radio, dans un paysage contestataire en Alsace dans les années 1970-1980 et plus particulièrement à la Radio Verte Fessenheim. Créée par des militantes et militants soucieux de produire de l’information pour et par les militants, elle est la 1re radio pirate en Alsace. La direction qu’a pris leur sujet est liée aux personnes rencontrées en octobre 2024, dont Jocelyn Peyret, qui est l’auteur de l’ouvrage « L’épopée alsacienne du Dreyeckland ». Publié en 2017, son ouvrage est composé à plus de la moitié d’informations sur Radio Verte Fessenheim. C’est profusément significatif de l’importance que prenait la radio pendant les luttes écologistes.

Zanili, Eva et Dimitri ont eu l'opportunité de rencontrer également Béatrice Sommer et son mari Raymond Piela qui étaient tous deux présents pendant la période contestataire. Raymond Piela a usé de ses talents d’illustrateur pour faire valoir l’importance de la langue alsacienne en illustrant par exemple la pochette d’album de René Egles, chanteur et artiste alsacien. 

Créée en 1977, Radio Verte Fessenheim prend de l’ampleur quand ses émissions passent de 12 à 45 minutes, mettant en évidence l’importance des réseaux de solidarité, qu’elle a sans doute permis d’entretenir, par la diffusion illégale de ses émissions. La radio, alors, se manifeste comme un support sonore, aux liens transfrontaliers et à la production d’information en langue alsacienne, allemande et française puisqu’à travers la défense de la vallée rhénane, se cachait la défense de l’alsacien. En parallèle, l’entraide se fait sentir entre la Suisse du nord, l’Allemagne badoise et l’Alsace, permettant de construire un pont à l’amitié franco-allemande, et de nommer le pays aux trois coins, le « Dreyeckland ».


Le quatrième et dernier groupe, composé par Fréderic Lesigne et Hugo Müller s’est concentré sur « Le militantisme en responsabilité. Parcours d’élus et mémoires institutionnelles des mouvements écologistes d’Alsace (1979-aujourd’hui) »

Leur presentation a examiné l’influence des mouvements écologistes alsaciens des années 1970-80 sur des acteurs en poste à responsabilité liés à l’écologie ou au nucléaire. À travers six entretiens, elle a exploré comment la mémoire militante façonne leurs parcours et discours. L’analyse présente trois profils distincts : Jean-Pierre Piela, maire écologiste de Breitenbach, dont l’engagement politique découle directement du militantisme ; Claude Brender, maire de Fessenheim favorable au nucléaire, qui souligne les bénéfices économiques de la centrale dans un contexte où sa présence est paradoxalement effacée de l’espace public ; et Daniel Reininger d’Alsace Nature, dont l’approche associative complète l’action des élus locaux.

Leur enquête a révélé une certaine forme de tension entre convictions personnelles et contraintes institutionnelles, illustrée par la métaphore du ’’miroir’’ reliant militantisme et politique comme reflets de l’autre. Elle montre comment ces personnes sont amenés à naviguer entre leurs valeurs individuelles et leurs obligations collectives, questionnant ainsi l’existence d’une frontière entre la personne dans son individualité et le personnage public.


La conclusion

Au travers des quatre grandes thématiques abordées, Genre et femmes dans les mobilisations, L’audiovisuel dans la lutte, Militer par les ondes et Le militantisme en responsabilité, nos étudiantes et étudiants de master ont souligné que :

- Le rôle des femmes dans les mobilisations écologistes en Alsace fut important. Il en est de même pour la non-violence caractéristique de ces mouvements qui permettait la présence les lieux de contestation d’enfants, et donc des femmes souvent en charge de ceux-ci selon la division genrée des tâches de l’époque. L’étude de la place de ces femmes a également pu mettre en lumière les différentes formes de militantisme, que ce soit sur le terrain ou inscrites dans les pratiques quotidiennes.

- L’audiovisuel et l’art ont un rôle central dans les luttes écologistes. À travers la satire, le dessin humoristique et la photographie, ces médiums ont permis de sensibiliser, d’informer et de renforcer l’identité alsacienne par la langue et la culture intégrés au militantisme. Ces productions ne sont pas seulement des outils de communication, mais aussi des vecteurs de mémoire collective et de mobilisation.

- Radio Verte Fessenheim, première radio libre en Alsace, a permis à son époque une dynamique de mobilisation que certains disent ne plus retrouver aujourd’hui dans les espaces de luttes contemporains. La radio, elle, a été un outil puissant d’information et de communication sur le quotidien des luttes. Participant d’un côté à façonner les réseaux de solidarité et de l’autre, faire valoir l’importance de la langue alsacienne dans la cohésion régionale.

- Les échos des luttes écologistes des années 1970/1980 persistent, ravivés par la fermeture de la centrale de Fessenheim. L’origine du militantisme des acteurs en responsabilité est multiple mais des restrictions éthiques s’imposent à tous et conditionnent leur action. Cela dévoile la complexité des rôles et questionne l’existence d’un personnage. Enfin, la relation entre figure militante et figure politique peut être illustrer par l’image du miroir créant un alter-ego de soi aussi différent qu’indissociable.

Les étudiantes et étudiants de la promotion 2024-2025 de M1 en anthropologie sociale et culturelle ont souligné que cette enquête leur a permis de sortir de leurs zones de confort et de leurs sujets de prédilection. Elle leur a appris à s’organiser ensemble, partager les informations, mettre en cohérence des thématiques distinctes afin de fournir un travail scientifique et collectif. Dans ce temps très court, l’apprentissage de la gestion du travail et du temps aura été également important. Il reste cependant beaucoup d’éléments ethnographique à traiter et de pistes à approfondir pour un travail plus exhaustif.

Pour terminer, ils et elles ont tenu à remercier encore une fois toutes les personnes ayant donné de leur temps en participant à cette enquête. Ils et elles espèrent de leur avoir apporté des éléments de compréhension sur les contestations écologistes en Alsace, dès année 1970 à aujourd’hui : « Merci beaucoup à tous ceux et toutes celles ayant eu la gentillesse de nous recevoir, de répondre à nos questions et d’avoir partagé avec nous leur mémoire. Merci à nos enseignantes et enseignants, Jeanne Teboul, Marie Durand, Clara Duterme, Geremia Cometti et Giordano Marmone pour nous avoir soutenu et aiguillé tout au long de ce projet qui fut une première pour nous. Merci également aux institutions partenaires sans qui tout cela n’aurait pas pu avoir lieu : l’Université de Strasbourg, le Musée Alsacien et le Musée Zoologique de Strasbourg. Et enfin un grand merci à vous qui êtes ici, pour votre déplacement et pour votre écoute ».