Journée d'études - "Vivre dans un espace frontalier : L'exemple de l'aire rhénane supérieure" 10 mars 2026 à la Maison interuniversitaire des sciences de l'homme - Alsace de Strasbourg

Cadre et objectifs du terrain collectif

Du lundi 13 octobre au vendredi 17 octobre 2025, les étudiantes et étudiants du Master 1 « Anthropologie sociale et culturelle » ont participé à une enquête de terrain collective dans le Bas-Rhin sur la thématique « Vivre dans un espace transfrontalier ». Cette enquête a été menée en partenariat avec le musée alsacien de Strasbourg dans le cadre d’une enquête-collecte conduite par cette institution autour de cette thématique. Le terrain collectif s’est inscrit, au premier semestre, dans le cadre de l’UE 2 (« Pratique et terrains de recherche ») et, au second semestre, dans celui du cours « Enquête collective : analyse et écriture » de l’UE1 (« Méthodes en anthropologie »).

L’objectif de ce terrain collectif était de permettre à chacune et chacun de faire directement l’expérience de l’enquête ethnographique, en mettant en œuvre les outils, savoir-faire et pratiques qui caractérisent cette démarche, tout en partageant avec les autres (étudiant·e·s et enseignant·e·s) les avancées, les questionnements et les difficultés propres à la pratique du terrain « sur le vif ». Sur le temps long, il s’agissait également de travailler le traitement et l’analyse des matériaux ethnographiques, ainsi que les différentes formes de restitution, écrites et orales.

Après une première réunion de lancement, les participant·e·s, réparti·e·s en groupes de trois à quatre étudiant·e·s, se sont déplacé·e·s en autonomie tout au long de la semaine afin de mener leurs observations et entretiens dans l’eurométropole et autour de Strasbourg.

Une journée d’observation commune s’est tenue le mercredi 15 octobre dans le secteur de Saint-Louis/Bâle/Lörrach. Les observations quotidiennes ont été suivies, chaque soir, d’un débriefing organisé de 18h à 21h.

Les débriefings des lundi 13, mardi 14 et jeudi 16 octobre ont eu lieu au Syndicat potentiel, espace de création, de rencontres et d’expériences artistiques situé au 109 avenue de Colmar à Strasbourg. Le vendredi 17 octobre, une restitution à chaud de l’enquête, groupe par groupe, a été présentée aux partenaires et aux enquêté·e·s disponibles au Syndicat potentiel à partir de 16h.


Thématique de l’enquête

L’enquête conduite au cours de la semaine s’inscrit dans les projets partenariaux mis en place entre les Musées de Strasbourg (Musée zoologique et Musée alsacien) et l’Université de Strasbourg (Institut d’ethnologie), démarrés en 2023-2024 avec l’enquête collecte sur les mouvements contestataires écologistes et culturels des années 1970-1980. 

Programmée cette fois sur une seule année universitaire, elle s’articule en deux parties : 1) une enquête-collecte ; 2) un temps de restitution au public. 

La notion de frontière est un concept complexe et fluctuant, qui dépend de l’angle sous lequel on l’aborde : géographique, politique, culturel, économique ou linguistique. Encadrée par des paysages marquants tels que les Vosges et le Rhin, l’Alsace a été, dès la Préhistoire, une terre d’accueil où les mouvements de population se sont succédés. Depuis lors, domaines, fiefs, principautés se sont succédés à travers les siècles, jusqu’aux limites administratives relativement récentes que nous connaissons aujourd’hui. Cependant, lorsqu’on replace l’Alsace au sein de l’aire culturelle rhénane, les frontières se traduisent plutôt en zones de contact et d’échange, plus ou moins poreuses selon les périodes, et qui facilite la circulation des idées, des langues, des traditions et des populations. Cette porosité fait de la frontière un espace vivant, où se mêlent influences françaises, allemandes et suisses.

Cette enquête a donc eu pour but d’interroger la notion de frontière dans l’espace du Rhin supérieur, autour de différentes questions/axes de recherche possibles :

- Les paysages des frontières ;

- Qu’est-ce qui fait frontière ? ;

- Quelles sont les raisons qui amènent à la traverser ? ;

- Comment vit-on au quotidien dans un espace transfrontalier ?

- Quelles sont les expériences des travailleurs frontaliers ?

- Travailler sur la frontière : quels acteurs spécialistes ?


La journée de restitution du 10 mars 2026 à la MISHA

Cette enquête collective a donné lieu le 10 mars 2026 à une journée d’étude et de restitution menée par les étudiant.e.s, en collaboration avec les partenaires et destinée à discuter ses résultats.


Habiter et aménager le Rhin : le cas de Strasbourg - Kehl

Le premier groupe, composé par Tess BACHLEDA, Sarah BOOS, Claire FLESCH et Jade MASSE a fait un exposé intitulé “Habiter et aménager le Rhin : le cas de Strasbourg - Kehl”

Dans leur présentation, Claire, Jade, Sarah et Tess se sont posé la question suivante : "En quoi les aménagements des berges du Rhin, redéfinissent l'espace transfrontalier?". 

Pour y répondre, elles ont tout d'abord parlé de l'historicisation du Rhin en nommant de nombreux aménagements créés, comme la canalisation du fleuve, les ponts et le jardin des deux rives. 

Par la suite, le groupe s'est attardé sur la création du quartier du port du Rhin et sur son identité qui s'inscrit à travers les noms de diverses infrastructures. 

Pour finir elles ont mis en lumière la façon dont les aménagements influencent les perceptions territoriales de ses habitants.


Traverser la frontière ? Expériences de la vie frontalière en Alsace

Le deuxième, composé par Ilona BESSON, Ruben GUERREY, Juliette LEHMANN et Léane PFLUMIO a mis l’accent sur le thème de “Traverser la frontière ? Expériences de la vie frontalière en Alsace”

Dans le cadre de sa présentation, le groupe 2 s’est intéressé à la vie en bordure du Rhin, dans des villes et des villages alsaciens, et à la manière dont cela peut influencer le passage ou le non-passage de la frontière.

Le groupe 2 s’est rendu dans plusieurs villes et villages plus ou moins proches du Rhin ; conversant avec des profils divers qui lui ont décrit leurs pratiques transfrontalières, ou, à l’inverse, l’absence de celles-ci. Divisé en deux binômes, Ilona et Ruben, Juliette et Léane, le groupe 2 a visité 7 communes :

  • Plobsheim et Erstein, le lundi 13 octobre
  • puis Offendorf, Drusenheim et Gambsheim le mardi 14
  • et enfin, Hoerdt, Eckwersheim et un retour à Gambsheim le jeudi 16

L’exemple du Pont de Gambsheim met en avant les infrastructures disponibles pour traverser le Rhin. De chaque côté de la frontière, des espaces sont construits et utilisés par les frontaliers pour différentes raisons, que ce soit pour faire des courses ou des promenades. Vivre à proximité de la frontière joue un rôle dans le déplacement, ou non, des populations françaises vers l’Allemagne et inversement. De la même manière, des prix attractifs entraînent eux aussi une traversée, et ce, même pour des gens habitant plus loin. Parfois, des événements collaboratifs entre les deux pays sont organisés, favorisant le déplacement des frontaliers d’un pays à l’autre.

Parfois, la frontière resurgit. C’est le cas lors de situations exceptionnelles, comme l’a été la pandémie de Covid, fermant les frontières entre la France et l’Allemagne. Ou plus régulièrement, quand des travaux ferment les ponts ou les bacs, empêchant la traversée et provoquant déviations et bouchons pour franchir le Rhin. Enfin, les avis et positions personnelles façonnent grandement la traversée ou non. Pour des raisons qui leur sont propres, des individus ne franchissent simplement pas le Rhin, trouvant leur bonheur chez eux.


Pratiques commerciales et stratégies d’approvisionnements à la frontière haute rhénane

Le troisième groupe, composé par Manon LOHMANN, Carla MEJEAN, Priscillia SERRAO et Margaux SOHIER s’est concentré sur les pratiques commerciales et stratégies d’approvisionnements à la frontière haute rhénane

Leur recherche dans le cadre de l’enquête collective porte sur les pratiques commerciales et les stratégies d’approvisionnement à la frontière haute rhénane. Elles ont cherché à comprendre les manières dont les usagers de cette frontière mettent en place diverses stratégies commerciales au prisme des régulations appliquées, notamment par les douanes.

Pour cela, elles ont dans un premier temps exploré les différentes régulations appliquées par les douanes française, allemande et suisse. Elles ont ainsi constaté que bien qu’elles soient connues par leurs interlocuteurs, ces régulations ne représentent pas une réelle inquiétude au moment du passage de la frontière dans un contexte commercial. Dans un second temps, elles se sont intéressées aux motivations qui poussent à un commerce transfrontalier. Elles ont ainsi identifié quatre motifs principaux : l’avantage économique, la gamme de produits proposée, l’association à d’autres expériences (aller voir de la famille…), la praticité (pour les travailleurs transfrontaliers principalement).

À travers cette recherche, elles ont donc pu mettre en lumière la façon dont la pratique d’un commerce transfrontalier fait partie du quotidien des habitants de cette frontière haute rhénane.


Imaginaires et représentations dans la frontière : vécus et matérialités

Le quatrième groupe, composé Myriam CID, Segwolenn FAUBLADIER, Tom GIAROLI et Juliana LACROIX a fait un exposé intitulé “Imaginaires et représentations dans la frontière : vécus et matérialités”

Dans le cadre de leur enquête, Juliana, Myriam, Tom et Segwolenn ont observé que les villes de Bâle, Kehl, Saint-Louis et Strasbourg pourraient renvoyer à un imaginaire à double sens propre aux agglomérations transfrontalières à l'intérieur de l'espace Schengen. Par une approche de l'anthropologie urbaine, leur travail soutient que la portée de l'imaginaire ambivalent s'articule dans les matérialités visibles en ville et entre les villes. D'une part, la dimension sécuritaire de l'imaginaire transfrontalier : le renforcement du dispositif policier banalisé et régulier à l'entrée de Kehl et l'aménagement de dispositif de surveillance technologique entre Saint-Louis et Bâle. D'autre part, le territoire traduit une dimension plus coopérative : ils observent des infrastructures de mobilité, le plus souvent issues d’une collaboration entre les villes des deux côtés de la frontière et faisant le pont entre les pays frontaliers. Au niveau privé, les constructions immobilières occupent également l’espace transfrontalier en se rapprochant de la frontière entre Strasbourg et Kehl et en étendant la ville de Saint-Louis. La généralisation du fait urbain autour de la frontière articule au moins, autour de ses agglomérations, le cadre et l'expérience du passage de la frontière, les rendant banaux et continus.

Les données revenant le plus dans leurs échanges et observations des imaginaires de la frontière leur dessinent la silhouette d’imaginaires situés. Ils en ont dégagé trois facteurs façonnant les représentations : le genre, l’âge et l’expérience du territoire.

Enfin, ils remarquent que dans l’espace haut rhénan, les représentations étudiées s’inscrivent dans une ambivalence entre le projet européen de liberté de circulation de l’Espace Schengen, remis en question par les politiques nationales et européennes de durcissement sur l'immigration. Ils et elles prennent en effet l’exemple de la correction du Rhin comme le symbole d’une vision du monde où l’homme tente de maîtriser son milieu pour le rendre plus exploitable, avec comme continuité de cet imaginaire la spécialisation des villes transfrontalières gênant ses populations dans leur expérience de la ville. Le contrôle aux frontières contesté par les pouvoirs locaux à Strasbourg et à Kehl, renforce cette ambivalence, bien que les maires utilisent des arguments principalement économiques pour justifier la réduction des contrôles.

Leur travail a souligné par la matérialisation des imaginaires dans l’espace urbain et par les pratiques d’appropriation de ses habitant-es et usager-es la dimension ambivalente de l’espace transfrontalier. Lieu de coopération mais aussi de tri, cet espace de vie supposé ouvert et stable se doit d’être pensé comme un processus de construction politique locale sensible au renfermement de la politique nationale des trois pays et de l’Union européenne.

Un court film ethnographique accompagne leur restitution, en proposant d'explorer le processus réflexif et la reconstruction de leur objet de recherche par l'image. La caméra, de la prise d'images au montage, se présente comme une nouvelle manière d'observer la frontière. 


La place des langues dans l'espace frontalier rhénan supérieur

Le cinquième et dernier groupe, composé par Coralie GABERTHON, Laura MIELOT, Anaëlle PFEIFFER-GRUNY et Elisabeth THIL s’est concentré sur “la place des langues dans l'espace frontalier rhénan supérieur”

Dans le cadre de leur présentation, Laura, Anaëlle, Élisabeth et Coralie se sont intéressées à la thématique du langage et de la communication, à travers trois terrains frontaliers : Wissembourg/Schweigen, Strasbourg/Kehl et Bâle/Saint-Louis. Elles ont pu démontrer que l'espace rhénan se caractérise par un plurilinguisme où se rencontrent des langues officielles définies par les frontières politiques, mais aussi des langues régionales qui permettent une médiation linguistique. 

L’apprentissage des langues est principalement motivé par la vie professionnelle et commerciale qu’offre la proximité frontalière. Il se trouve que le multilinguisme joue également un rôle central dans la définition de l’identité individuelle. Tout comme l’alsacien pour lequel chaque localité peut détenir ses propres idiomes, les habitants frontaliers développent une identité personnelle selon leurs propres représentations.

Laura, Anaëlle, Élisabeth et Coralie ont eu l'opportunité d'échanger avec divers.es interlocuteur.ices, comme des étudiant.es, des travailleurs transfrontaliers, ou encore une dialectologue à travers des entretiens formels et informels.


La conclusion

De la « rectification » du Rhin, sa linéarisation dès 1817 à son partage entre la France et le Baden puis l’Allemagne, sa domestication, qui s’accompagna au passage d’une destruction définitive et quasi-totale du biotope, fut aussi associée à une volonté de relier les deux rives de manière plus forte. Entre barrages et logements sociaux, l’aménagement et la vie au Rhin se coupla aux péripéties socio-historiques locales, en une région frontière. Les identités locales, fières de leurs particularismes, mutèrent, s’établirent et pour certaines disparurent en parallèle de ces changements.

La traversée, elle, se décide de par la proximité des services et commerces allemands, ou encore une attraction pour des dispositifs de loisirs et des prix plus alléchants. Si cet engouement est généralement partagé par les locales et locaux, force est de constater que deux personnes rencontrées n’appréciaient pas l’Allemagne. De plus, l’inégale répartition des points de passage, les événements exceptionnels telles les fermetures pour travaux ou encore la crise du SARS-COV-2 ainsi que l’abondance matérielle et financière relative de l’Alsace constituent des raisons de non-passage face à une frontière latente.

Pour des produits et denrées alimentaires au prix moindre, le passage vers l’Allemagne s’avère avantageux – ou vers la France depuis l’Allemagne selon les cas. Les transfrontaliers demeurent par ailleurs des profils variés : avec outre des ménages, des étudiants et commerçants. Entre informations par les pairs, recherches personnelles sur le sujet et savoirs acquis sur le terrain et face aux divergences administratives existant entre Allemagne et France, les résidentes et résidents de la région rhénane développent de véritables stratégies.

L’analyse fait apparaître une frontière haut-rhénane à la fois intégrée aux pratiques quotidiennes et traversée par des logiques persistantes de contrôle dans sa matérialisation urbaine. Les expériences du passage diffèrent selon les positions sociales, donnant lieu à une frontière tour à tour fluide, filtrante ou routinière. Si les mobilités transfrontalières sont largement appropriées, elles restent néanmoins marquées par des inégalités d’accès et par la présence de dispositifs sécuritaires. La frontière se révèle ainsi comme un espace de tensions où se superposent continuités urbaines,
asymétries sociales et imaginaires ambivalents, caractéristiques des configurations frontalières contemporaines.

En plus de ces configurations, l’espace rhénan se caractérise par un plurilinguisme où se rencontrent des langues officielles définies par les frontières politiques mais aussi des langues régionales qui permettent une médiation linguistique. L’apprentissage des langues est principalement motivé par la vie professionnelle et commerciale qu’offrent la proximité frontalière. Il se trouve que le multilinguisme joue également un rôle central dans la définition de son identité individuelle. Tout comme l’alsacien pour lequel chaque localité peut détenir ses propres idiomes, les habitants frontaliers développent une identité personnelle selon leurs propres représentations.