Institut d'ethnologie
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Les fondateurs de l'institut

Dominique Zahan

 

Dominique Zahan (1915-1991) : "père" fondateur de l'Institut d'Ethnologie de Strasbourg

Dominique Zahan et Erica Guilane-Nachez

Debout sur la table, le professeur Dominique Zahan travaille à la mise en place d'une exposition d'objets d'art africains avec Erica Haddouf-Nachez (1967)

 

Notice biographique

L'histoire de l'ethnologie en ses débuts à Strasbourg est étroitement liée à la personne du professeur Dominique (Dimitri) Zahan.

Né à Frata (Roumanie) en 1915, il est venu en Italie puis en France dans l'après-guerre, après des études de lettres et de sciences religieuses dans son pays. A Paris il se spécialisa en ethnologie africaine sous la direction de Marcel Griaule, professeur à la Sorbonne, et rejoignit ce dernier au Soudan français, l'actuel Mali. Il étendit ses investigations à diverses populations : Dogon, Bambara, Samogo, Bozo et Mossi du Yatenga.

De 1948 à 1958 il fut chargé à l'Office du Niger de l'étude des problèmes sociaux et psychologiques posés par les immigrants installés sur les terres irriguées du delta central nigérien. Il rédigeait annuellement des rapports d'enquête destinés à l'Office, aussi bien d'ordre statistique, sociologique, démographique qu'ethnologique, par exemple sur l'emploi du temps des néo-paysans ou la détermination du taux de peuplement optimum. Durant ces dix années passées principalement à Ségou, il se fit connaître comme spécialiste des problèmes d'ethnologie appliquée aux problèmes d'agriculture tropicale, de main-d'œuvre, d'entreprise et de migration.

Mais il en profita aussi pour rassembler un matériel ethnologique considérable, qu'il exploita entre autres pour son doctorat d'Etat, présenté en Sorbonne sous la direction de Roger Bastide, avec pour thèse principale Sociétés d'initiation bambara : le Ndomo, le Koré, et pour thèse secondaire La dialectique du verbe chez les Bambara.

En 1960, D. Zahan fut nommé professeur à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université de Strasbourg afin d'y représenter l'africanistique. Il y dirigea l'Institut d'Ethnologie tout en assurant un enseignement à Paris aux "Langues orientales". En 1969 il fut appelé à l'Université Paris V - Sorbonne et remplacé par Viviana Pâques. Il développa une activité internationale intense en Europe et en Amérique par sa participation à des colloques, par des collaborations à des ouvrages collectifs et par des enseignements dispensés en qualité de professeur visiteur.

Il est mort à Paris le 23 novembre 1991, terrassé en pleine activité par un cancer de la thyroïde, alors qu'il revenait à peine d'un séjour à l'Université de lowa, aux Etats-Unis, où il enseignait dans le cadre du Project for the advanced study of art and life in Africa, animé par le professeur A. F. Roberts, et qu'il s'apprêtait à faire cours comme professeur visiteur à l'Université roumaine de Kluj-Napoca.

Ceux qui l'ont connu gardent de Dominique Zahan le souvenir d'un homme alliant à un rare degré simplicité et courtoisie, éminemment bienveillant, sachant néanmoins être incisif quand il le jugeait nécessaire, très discret sur lui-même, voire énigmatique et secret, travailleur infatigable et causeur séduisant, dont le rocailleux accent balkanique renforçait encore le charme. De son propre aveu, il fut très influencé sur le plan personnel par la fréquentation des sages bambara qu'il a rencontrés au sein des sociétés d'initiation, à la fois par leur mode de penser à l'aide d'enchaînements de symboles, leur éthique de la maîtrise des émotions et de la parole, et leur mystique. Beaucoup ont reconnu en lui un "éveilleur" et un "maître" qui les a marqués en profondeur.

Quand en 1960 il a débuté son enseignement à Strasbourg, il s'est posé clairement en disciple de Marcel Griaule, donc comme tenant d'une ethnologie qui entendait mettre l'homme au centre de perspective, à un moment où l'école "symboliste" ou "humaniste", comme lui-même la désignait, était en train de passer de mode. Mais ce disciple n'avait rien d'un inconditionnel : d'emblée, par exemple, il a mis en garde contre une conception trop envahissante du mythe, montrant que les récits bambara qui en relèvent ont essentiellement une fonction pédagogique. A ses yeux, c'est le présent des pratiques, des usages rituels et des données de la langue qui rend compte de l'histoire mythique plutôt que l'inverse. Au fil des années, le structuralisme à la française, alors en pleine effervescence, l'a manifestement influencé aussi, mais il en fera une appropriation très personnelle.

L'œuvre de D. Zahan, pour inachevée qu'elle soit, fait partie de ce que la littérature sur l'Afrique comporte de plus classique, de plus solide, de plus permanent et de plus limpide, se situant par delà les engouements, les charabias et les modes du moment qui ne l'atteignirent guère. Il était particulièrement attentif à tout ce qui relevait d'une certaine mystagogie : les initiations, leurs rites et enseignements, la pédagogie des mythes, le maniement des symboles en vue de rendre perceptibles les liens cachés entre les êtres, l'ouverture sur l'Invisible et la quête du Divin.

On savait que les initiations (dyow) étaient au cœur de la culture bambara et qu'elles se structuraient en six degrés. Mais c'est principalement D. Zahan qui a montré que ceux-ci correspondaient chacun à un but précis et à la découverte d'un fragment de la connaissance relative à la nature et à la destinée humaines :

  • le n'domo, société enfantine, est en rapport avec le pied et la jambe, donc avec le sens de l'orientation qui permet à l'homme la prise de conscience de son humanité ;
  • le komo est lié au sens du toucher, au cœur et aux organes de la phonation, de la bouche aux poumons ; il affirme la valeur de la connaissance en tant qu'entité ontologique ;
  • le nama est lié aux cuisses, aux genitalia et à l'odorat ; il spécifie le rôle de l'homme et de la femme dans la conception de l'enfant ;
  • le kono a trait aux oreilles, au nez, au goût, et proclame l'importance de la conscience individuelle ;
  • le tyiwara, en rapport avec la main et l'abdomen, exalte le mariage du soleil et de la terre qui permet aux hommes de vivre ;
  • enfin, au sommet, le korè est lié aux yeux, au cerveau et au système nerveux ; il ouvre le chemin vers Dieu.

L'homme qui parvient à parcourir l'ensemble de ces six degrés mène son humanité à son plein accomplissement qui débouche sur une divinisation, une théomorphose. D. Zahan avait pour projet de consacrer une étude approfondie à chacune des six confréries initiatiques correspondantes : il n'a malheureusement pu le réaliser que pour trois d'entre elles. Il a toujours insisté sur le fait que ce travail sur des milieux fermés, par nature difficiles d'accès, ne lui a été rendu possible que grâce à un collaborateur de choix, Tyabi Coulybali, qui sera plus tard victime de dissensions politiques.

Dans La dialectique du verbe chez les Bam-bara est exposé ce que ce peuple appelle "la marche de la parole", c'est-à-dire le cheminement que celle-ci suit de l'intérieur de la personne vers l'extérieur, en relation dialectique constante avec le silence, jusqu'à se déployer en littérature.

Dans La viande et la graine, D. Zahan est revenu sur une analyse de mythes, de rites et de croyances dogon autour de thèmes alimentaires.

Dans Antilopes du soleil. Art et rites agraires d'Afrique Noire sont reproduits et analysés les différents cimiers thériomorphes de la confrérie du tyiwara.

Pour un colloque du Centre d'histoire des religions de Strasbourg qu'il fut chargé d'organiser, D. Zahan proposa un sujet qui lui tenait à cœur : Réincarnation et vie mystique en Afrique Noire.

Enfin, dans Religion, spiritualité et pensée africaines, il synthétisa d'une manière à la fois neuve et limpide, loin de toute querelle d'école, ses vues en un domaine qu'il privilégia entre tous et que les trois mots du titre circonscrivent parfaitement.

Il faudrait mentionner encore ses très nombreux articles, films et contributions à des ouvrages collectifs où apparaissent des centres d'intérêt parfois inattendus : l'art africain sous toutes ses facettes, les royautés africaines, la perception et la symbolique des couleurs, l'astronomie et la médecine traditionnelles, l'habitation humaine, les mythes d'origine de la mort, la gémelléité, l'histoire des Mossi du Yatenga, etc. Il s'est longuement intéressé aux figures et aux couleurs des drapeaux des nouveaux Etats africains issus de l'indépendance. Il n'a cessé de recommander à ses étudiants les travaux de G. Bachelard sur la poétique, et c'est tout naturellement qu'il se sentait à l'aise aux rencontres Eranos à Ascona où il présenta des communications comme "La symbolique des couleurs en Afrique Noire" (1972), "L'Univers cosmo-biologique de l'Africain" (1973), "La tour et la foudre" (1981), "L'inouï et l'imprévu" (1985), "Carrefour de l'être, carrefour de la vie" (1987).

A sa mort, D. Zahan a laissé une masse de notes, de fiches, d'essais inachevés et de cours polycopiés destinés aux étudiants. On y trouve par exemple des données sur l'ethnobotanique et l'ethnozoologie de la vallée du Niger, ou sur les dessins pyrogravés recueillis sur des centaines de calebasses vendues sur le marché de Ségou. C'est à partir d'un tel matériel inédit que des amis ont publié Le feu en Afrique. S'y révèle un autre aspect de son travail : c'est principalement en vue de son enseignement, semble-t-il, qu'il a acquis une connaissance très fine des cultures des Bantous du Sud au travers de la littérature existante, avec une nette prédilection pour H. A. Junod : son but était de montrer tout ce qu'on pouvait tirer sur un plan "ethnologique" d'une œuvre qui se voulait purement descriptive et "ethnographique".

D. Zahan n'a que rarement exposé des vues théoriques : là n'était pas son charisme, et en cela il se situe bien dans la lignée de M. Griaule. C'est sans doute, ajoutée à sa modestie, la raison pour laquelle son œuvre n'a pas eu le retentissement qu'elle aurait mérité. Il comparait le travail de l'ethnologue à celui du détective ou du juge d'instruction, qui rassemble des indices parfois très ténus et les ajuste les uns aux autres pour faire apparaître une réalité qui au départ était cachée. Il faut pour cela de l'intuition, une grande puissance d'imagination, de la finesse, voire de la ruse et de r"astuce" (un de ses mots préférés, avec "il faut être un peu futé").

Lui-même a pratiqué intensivement le "terrain" pendant une dizaine d'années. Or on ne trouve rien dans son œuvre écrite sur la manière dont concrètement il a travaillé ou dont l'enquête s'est déroulée auprès des sociétés secrètes dont il fit sa spécialité. Bien plus, même dans son enseignement oral, il ne faisait que rarement allusion à sa propre expérience, voire à son propre terrain, préférant parler des Bantous méridionaux... C'était là une position délibérée qu'il a énoncée d'entrée de jeu en 1960.

Quand on considère Sociétés d'initiation bambara, son chef-d'œuvre, on se trouve d'emblée devant une présentation de ces dyow comme formant un système fortement structuré. Ce qui intéresse l'auteur, c'est de dégager la cohérence de l'institution et de démonter le système de pensée qui est par derrière, en dehors de toute référence significative au contexte historique, géographique, sociologique, religieux ou politique dans lequel elle se trouve placée. Or ces confréries connaissaient déjà à l'époque un important déclin sous les coups de boutoir de la modernisation et de l'islamisation. Autre fait significatif : l'ouvrage comporte en annexe une liste de plus de 600 villages avec indication des sociétés d'initiation qu'on trouve encore en chacun : mais ces données géographiques si intéressantes ne sont pas exploitées.

On ne peut donc que s'étonner qu'il n'ait pas jugé bon de compléter cet ouvrage fondamental par un autre rédigé à la première personne (à la manière de Tristes tropiques, par exemple) décrivant quel fut son cheminement, comment petit à petit une vision systématique de son objet d'étude s'est construite, comment lui-même a mûri à son contact, et comment ces institutions initiatiques traditionnelles prenaient place dans une société en voie de transformation rapide. Mais manifestement cela ne correspondait ni à sa tournure d'esprit, ni à la manière dont il entendait pratiquer l'ethnologie, ni au style d'expression qui était le sien. Tout se passe comme si le côté changeant des choses ne l'avait pas touché, et comme s'il était possible d'appréhender l'Afrique - et "l'âme africaine" (l'expression revient souvent à travers son oeuvre) - en leur essence intemporelle.

Un volume d'hommages lui fut consacré par des amis sous le titre de Mort et vie (textes rassemblés par P. Erny, A. Stamm et M.L, Witt). L'Institut de Strasbourg conserve nombre de documents de travail, de carnets et de fiches qui lui furent confiés par Mme Zahan.

Pierre Erny

Pierre Erny

Pierre Erny est né à Colmar en 1933. Après les études secondaires en cette ville, il entre au séminaire des Missionnaires d'Afrique (communément appelés "Pères Blancs") pour des études de philosophie et de théologie à Hennebont (Morbihan) et à Alger (1951-1954).

Après son service militaire effectué en partie en Algérie au moment de la guerre, il part en Haute-Volta (l'actuel Burkina Faso) pour enseigner comme instituteur dans une école primaire à la mission catholique de Koupéla (1958-1960) et s'initier à la langue mossi.

Après cette première expérience africaine, il entreprend des études de psychologie, de sciences de l'éducation, de sciences religieuses et d'ethnologie à l'Université de Strasbourg (1960-1963). Il fait partie de la première promotion d'étudiants en ethnologie auprès du professeur Dominique Zahan.

En 1963, il part avec son épouse au Congo-Brazzaville pour enseigner comme chargé de cours au Centre d'Enseignement Supérieur. En 1964, il est nommé au CNRS. Mais préférant l'enseignement à la recherche pure, il accepte en 1965 la proposition du professeur Zahan de devenir son assistant à Strasbourg. Thèse de 3ème cycle en psychologie : Aspects de l'univers affectif de l'enfant congolais. Milieu, expérience enfantine, personnalité.

De 1965 à 1970, il est assistant, puis maître-assistant en ethnologie successivement auprès des professeurs Zahan et Pâques. Thèse de cycle en sciences religieuses : Les premiers pas dans la vie de l'enfant d'Afrique Noire. Naissance et première enfance.

En 1970, il est détaché auprès du Ministère de la Coopération et est envoyé à Lubumbashi au Congo-Kinshasa. Il enseigne la psychologie et l'ethnologie à l'Université Officielle du Congo.

Après la nationalisation des universités congolaises en 1971, il est envoyé à l'Université Nationale du Zaïre au campus de Kisangani où il enseigne la psychologie et l'ethnologie.

De 1973 à 1976 il séjourne au Rwanda : il enseigne la philosophie à l'Université Nationale du Rwanda et l'ethnologie à l'Institut Pédagogique National à Butare. Doctorat d'Etat avec une thèse intitulée : De l'éducation traditionnelle à l'enseignement moderne au Rwanda. Un pays d'Afrique Noire en recherche pédagogique (1978).

Retour à l'Université de Strasbourg comme maître-assistant puis comme professeur, d'abord à l'Institut de sociologie (enseignements de psychologie sociale), puis d'ethnologie. En 1984 il est nommé directeur de l'Institut d'ethnologie jusqu'en 1993. Participation dès sa création à l'enseignement de sciences de l'éducation dépendant de l'Institut de philosophie et de l'Université Louis Pasteur.

En 2000, départ à la retraite à 67 ans.

En 1976 : Médaille du mérite des arts, sciences et lettres de la République du Zaïre En 1987 : attribution du prix Erich Hylla par le Deutsches Institut fur Intemationale Pädagogische Forschung à Francfort.

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