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1999 - Regards sur l'objet ethnographique

1999 - Regards sur l'objet ethnographique

Galerie d'Actualité Scientifique de l'Université de Strasbourg [67]
19 janvier - 6 février 1999
Exposition réalisée par l'association Mondes et Objets en co-partenariat avec le Centre de Recherches Interdisciplinaires en Anthropologie (CRIA) et l’Université de Strasbourg.
Commissaire de l'exposition : Carine Schutz.

Présentation de l'exposition

À l’occasion du centenaire de la naissance de l’ethnologue Marcel Griaule, l’Institut d’ethnologie et l’Action Culturelle de l’Université organisent une exposition qui met en scène une partie de la collection issue de la mission Lebaudy-Griaule (1938-1939 ; Niger- Lac Iro). Le groupe de recherche « ethnomuséographie, muséologie et culture matérielle » fonctionnant au sein du CRIA (Centre de Recherches Interdisciplinaires en Anthropologie) assure la réalisation scientifique de l’exposition.

Le propos des organisateurs est d’évoquer les différentes techniques muséographiques de présentation et de révéler leur impact sur le regard porté sur l’Autre à travers la muséalisation de sa culture matérielle. Ils s’attachent donc à démontrer que les différentes manières d’exposer les objets (selon les époques, les discours scientifique ou muséographique et les points de vue évolutionniste, esthétique, idéologique, etc.) ont influencé ce que l’on pouvait penser de ces cultures africaines en l’occurrence. Cette exposition apporte une réflexion sur les débuts de l’ethnologie, sur la collecte des objets, ainsi que sur le devenir et l’intérêt de ces objets aujourd’hui.

La scénographie est l’œuvre de l’association Monde et Objets qui s’intéresse à toutes ces collections d’objets « exotiques » se trouvant en Alsace, qu’elles soient privées ou publiques, d’art ou d’ethnographie, auxquelles le public alsacien n’a pas accès. Aussi, cette exposition n’est-elle pas une fin puisqu’elle se veut le point de départ d’une réflexion sur le devenir muséographique de ces objets. Seront-ils un jour exposés de manière permanente ? Quel est l’intérêt de posséder ces objets aujourd’hui ? Que peuvent-ils nous dire ? Nous disent-ils encore quelque chose ou faut-il changer radicalement de discours et les considérer comme éléments d’une réflexion plus large concernant la tolérance, une meilleure connaissance de l’Autre, un respect plus important des cultures différentes?

Cette présentation se double d’une série de trois conférences, "Le Musée de l'Homme face au projet du Musée du Quai Branly" de Serge Tornay (Professeur et directeur des services du Musée de l’Homme), "Un musée d’ethnographie qui voulait se faire aussi gros que celui de Berlin" de Roland Kaehr (conservateur du musée d’Ethnographie de Neuchâtel) et "Objet africain, Art européen" de Roger Somé (docteur en philosophie).

Enfin, cette exposition se rattache, par une collaboration sur de la documentation scientifique et sur des photographies, à celle organisée d’octobre 1999 à février 2000 par le Musée de l’Homme à Paris sur Marcel Griaule, intitulée L’Afrique de Marcel Griaule, 1898-1956. Centenaire d'un pionnier de l'ethnographie française.

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Liste des objets présentés

  • Houes, Afrique occidentale /1-5 (5): 2002.0.117 / 2002.0.118 / 2002.0.119 / 2002.0.121 / 2002.0.122
  • Poulies de métier à tisser, dogon /6-8 (3) : 2002.0.229 / 2002.0.228 / 2002.0.230
  • Poulies de métier à tisser, Afrique occidentale, gouro /9-10 (2) : 2002.0.231.1 / 2002.0.231.2
  • Serrures de grenier, dogon /11-14 (4) : 2002.0.94 / 2002.0.184 / 2002.0.185 / 2002.0.186
  • Serrure de grenier, Afrique occidentale /15 : 2002.0.182
  • Cagoules Iya ou masques "fille", dogon /16-17 (2) : 2002.0.111 / 2002.0.109
  • Cagoules Iyana ou masques "garçon", dogon /18-20 (3) : 2002.0.105 / 2002.0.103 / 2002.0.102
  • Cagoules Yona ou masques "voleur rituel", dogon /21-22 (2) : 2002.0.93 / 2002.0.107
  • Cagoules Bede, dogon /23-24 (2) : 2002.0.112 / 2002.0.104
  • Mannequin avec cagoule et costume Bede, accessoire Saguru au poignet /25 : 2002.0.240
  • Accessoire de costume de la Société des Masques, dogon /26 : 2002.0.100
  • Masque Kanaga, dogon /27 : 2002.0.91
  • Masque Walu ou masque antilope, dogon /28 : 2002.0.280
  • Masque Walu ou masque antilope, dogon /29 : 2002.0.96
  • Masque Walu ou masque antilope, dogon /30 : 2002.0.97
  • Masque Zimmu, ou Lawa-Zimu, masque "oiseau picoreur du Mont Tabi", dogon /31 : 2002.0.279
  • Cimier de masque Adone, antilope, kouroumba /32 : 2002.0.236
  • Cimier de masque Adone, antilope, kouroumba /33 : 2002.0.237
  • Cimier de masque Adone, antilope, kouroumba /34 : 2002.0.238
  • Porte de grenier sculptée /35 : 2002.0.315
  • Masque porté, bois, ba-punu /36 : 2002.0.268
  • Masque porté, bois, baoulé /37 : 2002.0.263
  • Masque heaume, bois, Afrique de l’Ouest, Cameroun /38 : 2002.0.259
  • Statuette, bois, dogon /39 : 2002.0.273
  • Statuette, bois, dogon /40 : 2002.0.274
  • Statuette, bois, dogon /41 : 2002.0.275
  • Coupe du Hogon, dogon /42 : 2002.0.64
  • Reliquaire Byeri, fang / 43 : 2002.0.223, sauf 2002.0.223.5 et 2002.0.223.6
  • Couvercle d’urne funéraire, sao /44 : 2002.0.224

Conférence "Le Musée de l'Homme face au projet du Musée du Quai Branly"

Par Serge Tornay (directeur du Service du Musée de l’Homme) dans le cadre de l'exposition "Regards sur l'objet ethnographique"

Conférence donnée à l'Université de Strasbourg le 20 janvier 1999 dans le cadre de l'exposition Regards sur l'objet ethnographique. (Texte de la conférence accessible sur le site du Museum national d’Histoire naturelle http://www.mnhn.fr)


« En vous remerciant de m'accueillir dans votre belle ville, qui s'honore d'être celle de notre ministre de la Culture, Madame Catherine Trautmann, je viens vous parler du Musée de l'Homme face à ce que l'on a appelé et que les médias se plaisent encore, le plus souvent sans malice, à appeler le projet des "arts premiers".
Il convient en premier lieu de s'interroger sur l'institution : qu'est-ce que le Musée de l'Homme, ou plutôt qui est-il ?
Le Musée de l'Homme, qui occupe, avec le Musée de la Marine, l'aile Passy du Palais de Chaillot (Paris 16e), est placé, comme le Muséum National d'Histoire Naturelle dont il est un Service, sous la double tutelle du Ministère de l'Education Nationale et de la Recherche et du Ministère de l'Environnement. Le Musée de l'Homme regroupe trois laboratoires du Muséum National d'Histoire Naturelle : les laboratoires d'Anthropologie biologique, de Préhistoire et d'Ethnologie, chacun ayant pour mission la conservation et la mise en valeur des collections relevant de son domaine scientifique. C'est donc le regroupement des Laboratoires et des services communs qui permet au Musée de l'Homme de remplir sa part des quatre missions du Muséum : la conservation des collections, la recherche, l'enseignement (trois D.E.A. de l'école doctorale du Muséum) et la diffusion des connaissances vers le grand public. Pour accomplir ces missions, le Musée de l'Homme dispose d'une importante Bibliothèque, d'une Photothèque et de nombreux autres services ; il est associé à plusieurs unités du C.N.R.S. dont un Laboratoire, mondialement connu, d'ethnomusicologie ; il abrite plusieurs sociétés savantes et une Société des Amis du Musée de l'Homme, qui assiste financièrement et soutient le Musée dans la plupart de ses actions.
Le Musée de l'Homme est un musée des origines et de l'histoire biologique, culturelle et sociale de l'Homme ; mais il est aussi une institution d'éducation au respect des différences culturelles et des droits humains. La mission scientifique et la mission "citoyenne" sont indissociables dans l'image que le Musée de l'Homme a tenté de donner de lui-même au cours de ce XXe s., tout au moins depuis 1937, date de sa naissance par une transformation de l'ancien Musée d'Ethnographie du Trocadéro.
Les origines du musée de l'Homme comme l'histoire de ses collections sont complexes ; fait peu connu, elles doivent plus à l'histoire des sciences naturelles qu'à celle des sciences humaines ; elles sont liées à l'histoire des idées comme à celle de la Nation : Ancien Régime, Révolution, XIXe siècle et, plus près de nous, époques de la colonisation et de la décolonisation. Il faut rappeler que cette histoire, avant d'être celle du Musée de l'Homme, est celle du Muséum National d'Histoire Naturelle, organisé par la Convention en 1793.
Dès le XVIIIème siècle, Tournefort, l'un des botanistes qui ont fait la réputation du Jardin du Roi, démontre, au cours d'un voyage dans l'Empire ottoman, l'intérêt d'observer les modes de vie et de pensée des populations, dont il recueille aussi les objets manufacturés. Les " curiosités " de Tournefort rappellent l'histoire commune des musées d'ethnographie et des musées d'histoire naturelle, dont l'origine est à rechercher dans les cabinets de curiosité, une tradition qui remonte au moins au temps de François Ier. Les collections ainsi constituées ont connu bien des vicissitudes et n’ont rejoint que progressivement le Muséum national d'histoire naturelle.
L'anthropologie trouve également sa source au Jardin du roi, avec les travaux des anatomistes, dispensant un enseignement dès 1635, mais surtout avec Buffon, qui publie en 1749 le premier traité systématique d'anthropologie, L'Histoire naturelle de l'homme ; il y explore les rapports que l'homme entretient avec le monde, comme Condillac et Kant le font dans le champ philosophique. Au couple sauvage/civilisé des Rousseau et autres philosophes des Lumières, Buffon oppose une distribution des hommes en société à la surface du globe, en fonction des facteurs climatiques notamment. En recherchant ce qui rapproche et ce qui distingue les hommes les uns des autres, Buffon définit l'anthropologie dans ce qu'elle a encore d'actuel : penser l'Homme à la lumière de deux idées : l'unité de l'espèce et la diversité culturelle.
Rappelons les noms prestigieux de nos livres de "sciences nat.". Lacépède et Geoffroy Saint-Hilaire, continuateurs de Buffon, Cuvier plus fidèle à la tradition du botaniste Linné ; Lamarck et la théorie évolutionniste de l'hominisation ; du côté des Idéologues (Société des observateurs de l'homme 1799-1805) De Gérando, auteur du premier manuel de l'ethnologie moderne. Viennent ensuite les anthropologues du Muséum au XIXe s. : Pierre Flourens (dès 1833) qui définit l'ethnologie comme science des races ; Etienne Serres (dès 1839), Armand de Quatrefages (dès 1855), et son assitant Ernest-Théodore Hamy (dès 1872), qui va contribuer de manière décisive à la création du Musée d'Ethnographie du Trocadéro. Avant de rejoindre le Muséum, ce médecin, externe à la Salpétrière dans le service de Charcot, y a rencontré l'anthropologue Broca. Mais il a aussi été un adjoint à la Commission égyptienne de l'Exposition universelle de 1867 et l'organisateur de l'exposition ethnologique dont Edmond et Auguste Mariette ont réuni les matériaux. Cette même année, il est entré à la Société d'anthropologie de Paris, où se rencontrent des naturalistes, des explorateurs, des archéologues, des linguistes, des ethnographes et des médecins. Dès son entrée au Muséum, Hamy obtient, grâce à Quatrefages, d'être envoyé en mission au Danemark, en Suède et en Norvège pour étudier l'organisation des musées anthropologiques de ces pays, prenant ainsi le relais de Jomard et Von Siebold, qui ont œuvré sans succès pour qu'un musée réunisse enfin les collections ethnographiques nationales. Ces collections, enrichies par des voyageurs, des naturalistes ou des administrateurs, alimentent toujours les cabinets princiers ou de savants, les musées d'histoire naturelle situés dans les villes portuaires, le Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale, le Louvre, et parfois le Muséum national d'histoire naturelle. A partir de 1876, Hamy donne des conférences aux futurs membres des missions scientifiques. L'Exposition universelle de 1878 lui permet de faire la preuve de l'intérêt que suscitent les collections ethnographiques. Il obtient de Jules Ferry, en 1880, la création du Musée d'Ethnographie du Trocadéro, dont il est nommé conservateur. Mais ce musée, qui ouvre ses portes au public en avril 1882, souffre dès son origine d'un manque criant de moyens. C'est ainsi que la salle consacrée à l'Océanie est fermée au public entre 1889 et 1910, et que malgré les efforts de Hamy puis de Verneau qui lui succède, le musée n'est rien d'autre qu'une accumulation d'objets, un fantastique "bric-à-brac" qui allait fasciner peintres cubistes et poètes d'avant-garde jusqu'aux surréalistes.
Pour remédier à cette situation Paul Rivet, médecin et assistant au Muséum depuis 1909, fondateur en 1925 avec Marcel Mauss et Lucien Lévy-Bruhl de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Paris, obtient en 1928 le rattachement du musée d'Ethnographie à la chaire d'anthropologie du Muséum qu'il occupe. L'intitulé de la chaire d'anthropologie est transformé en " chaire d'Ethnologie des hommes actuels et des hommes fossiles". Dès cette époque, Paul Rivet prône la création d'un musée-laboratoire : avec Georges-Henri Rivière, il met en place des départements géographiques et thématiques, crée une bibliothèque et des ateliers de restauration, organise des missions de collecte et classe les collections selon une systématique inspirée par la pensée de Marcel Mauss. Les années trente sont celles des collectes ethnographiques à grande échelle, en particulier en Afrique. Marcel Griaule, dont nous commémorons le centenaire de la naissance, au Musée de l'Homme, dans l'exposition "L'Afrique de Marcel Griaule", comme ici à Strasbourg, dans cette magnifique exposition consacrée aux "Regards sur l'objet ethnographique", aura été l'une des figures emblématiques de cette volonté de donner à la collecte les dimensions d'une entreprise scientifique. Mais dès cette époque il existe des divergences de vues sur la nature des objets et les finalités de leur collecte. A l'image de l'ethnologue " complice " de l'entreprise coloniale, Paul Rivet cherchait à substituer celle de l'ethnologue sauveteur des témoins des cultures matérielles vouées à une rapide disparition.
L'Exposition internationale des arts et des techniques de 1937 est l'occasion d'une transformation du vieux palais du Trocadéro par l'architecte Jacques Carlu. L'année suivante, le Musée de l'Homme ouvre ses portes au public ; il réunit les collections ethnographiques déjà présentes dans le musée du Trocadéro à celles d'anthropologie et de préhistoire conservées jusque là dans les galeries du laboratoire de paléontologie du Muséum, place Valhubert, et dans le laboratoire d'anthropologie de la rue Buffon. Cette ouverture a lieu dans un contexte marqué par l'esprit colonial, mais aussi par celui du Front populaire, les fondateurs étant par ailleurs bien conscients des menaces que l'exacerbation des nationalismes et la montée du fascisme faisaient planer sur l'Europe. Le Musée de l'Homme s'affirme comme un établissement d'éducation populaire, de recherche et d'enseignement; il acquiert progressivement le statut d'institution-symbole de l'humanisme laïc, à l'échelle internationale.
Au début de la Seconde guerre mondiale, le Musée de l'Homme vécut un drame qui a profondément marqué sa communauté. Le réseau de résistance constitué dès l'été 1940 sous la protection de Paul Rivet allait être dénoncé au début de 1941 et ses principaux membres arrêtés. Révoqué en novembre 1940 par le gouvernement de Vichy, poursuivi par la Gestapo, Paul Rivet réussit à quitter Paris en février 1941 pour se réfugier en Colombie, où il passera toutes les années de la guerre comme enseignant à l'université de Bogota. Malgré les efforts déployés par leurs amis demeurés libres, quatre membres du réseau, quatre femmes, furent déportées, tandis que sept hommes furent exécutés au Mont Valérien le 23 février 1942. De retour en France à la Libération, Paul Rivet est rétabli dans son poste au Muséum et il reprend la direction du Musée de l'Homme jusqu'en 1949. Henri Vallois (1950-1960) lui succède et achève la salle consacrée à l'Europe, orientée vers l'art populaire. (Les collections françaises avaient déjà été "extraites" du MH par G.H. Rivière pour former les ATP (le musée des Arts et Traditions Populaires). L'on observe aujourd'hui la réitération de ce geste, élargi, Maastricht et Amsterdam obligent, à l'Europe entière : le futur musée du quai Branly ne veut rien exhiber qui soit européen !)
Au cours des années 1950 et, dans une moindre mesure, 1960, période où le structuralisme de Cl. Lévi-Strauss allait orienter les intérêts des ethnologues vers les universités, le Musée de l'Homme est encore perçu comme un haut lieu de la préhistoire et de l'ethnologie. Mais cette réputation il la doit aux noms illustres de ceux qui y ont travaillé et enseigné (Henri Breuil, Claude Lévi-Strauss, Michel Leiris, Paul-Emile Victor, Jacques Soustelle, Georges Condominas, Roger Bastide, Alfred Métraux, André-Georges Haudricourt, André Leroi- Gourhan, Robert Gessain...) plus qu'à son développement institutionnel en tant que centre de recherche.
En 1962, la chaire de préhistoire est créée, aux côtés de la chaire d'anthropologie, suivie en 1972 par la chaire d'ethnologie. Le temps des anthropologues "généralistes" est dépassé. Mais cette multiplication des chaires a compliqué le problème de la direction du Musée de l'Homme. Tant que le directeur était, statutairement, l'unique professeur, le titulaire de la chaire d'anthropologie, le rattachement institutionnel au Muséum pouvait être géré de façon cohérente. Ce ne fut plus le cas à partir des 1970 (les "triumvirats" ont mauvaise presse dans l'histoire...). Mais si le Musée de l'Homme a subi une certaine érosion de son image, c'est aussi et surtout faute de moyens et faute d'engagements fermes pour sa rénovation. De projets non réalisés en projets non réalisés, certaines galeries ont été gardées en l'état originel ou presque (devenant ainsi le musée d'un musée), d'autres ont subi des rénovations qui n'ont pas toujours fait l'unanimité. L'auteur collectif du projet de rénovation de 1996 de conclure pudiquement : "Une absence d'unité en a résulté, le musée offrant à certains endroits un aspect d'autant plus désuet ou insolite que les grands musées parisiens ou encore la grande galerie du Muséum étaient rénovés de manière spectaculaire. Il n'en reste pas moins que durant des décennies, le Muséum et en son sein le Musée de l'Homme ont assumé, avec les muséums d'histoire naturelle de province, une mission fondamentale de service public en conservant les collections ethnographiques. Cette mission ne leur a été à aucun moment contestée par la Direction des musées de France : les musées qui en dépendent se sont au contraire systématiquement délestés de leurs collections de type ethnographique chaque fois que l'occasion s'en présentait. Seules la vogue récente des collections dites d'art primitif a conduit la DMF (Direction des Musées de France) à se pencher sur les fonds ethnographiques et les musées dits de société qu'elle avait choisi, jusque là, d'ignorer".

Les années 1990 ont vu fleurir ce que les historiens appelleront peut-être "la querelle des arts premiers". Un constat s'imposera alors à eux : dans ce tohu-bohu médiatique, il n'a guère été question des arts dits premiers. Cette expression, qui officiellement n'a plus cours aujourd'hui, mais qui n'a pas trouvé de formule de remplacement, recouvre de fait une partie infime des productions plastiques des peuples sans écriture : il s'agit principalement des œuvres anthropomorphes ou zoomorphes, bref, de la statuaire et des masques. Depuis un siècle au moins, cette production a été incluse par les Occidentaux dans la catégorie de l'art ; les promoteurs de cette idée furent collectionneurs et artistes plus souvent qu'ethnographes ; en fin de compte cette catégorie d'objets représente, en nombre, sinon en valeur marchande, une partie marginale des collections du Musée de l'Homme. Voilà ce dont on aurait dû parler. Au lieu de cela, ce fut une querelle très politique qui a donné lieu à des débats, plus souvent passionnels que passionnants, autour d'institutions muséales : fallait-il les rénover, les déplacer, les réunir, en créer de nouvelles... Dans cette tourmente, certaines institutions, comme le Musée de la Marine, ont réussi à maintenir leur cap. La Marine souhaitait se rénover sur place, elle l'a obtenu. Le Musée de l'Homme souhaitait une rénovation sur place. Mais un ensemble de facteurs, intrinsèques et extrinsèques, ont fait qu'il n'a pas obtenu la rénovation demandée.
Permettez-moi de souligner, sans esprit polémique, une coïncidence. C'est un élu socialiste, Paul Rivet, qui, en 1937, a obtenu des pouvoirs publics la transformation en Musée de l'Homme du Musée d'Ethnographie du Trocadéro. C'est, par un hasard de l'histoire, à une ministre socialiste, Madame Catherine Trautmann, qu'il échoit de cosigner avec le premier ministre, par le président de la République, le décret du 23 décembre 1998 portant création de l'Etablissement public du musée du Quai Branly. Aux termes du décret, "l'établissement public a pour mission de concevoir et de réaliser ou faire réaliser un ensemble culturel original à caractère muséologique et scientifique, chargé de conserver et de présenter au public des collections appartenant à l'Etat représentatives des arts et des civilisations d'Afrique, d'Océanie, des Amériques et de l'Asie, ainsi que de permettre l'insertion de cet ensemble dans son environnement". Ce décret ne met pas fin à l'existence du Musée de l'Homme, mais il va de soi que, si le futur établissement jetait son dévolu sur les collections ethnographiques du Musée de l'Homme pour les exposer Quai Branly, la rénovation du Musée de l'Homme serait à penser sur des bases radicalement nouvelles.
Le projet de rénovation du 22 juillet 1996 (dont certains éléments sont accessibles sur notre site -- www.mnhn.fr rubrique "Musée de l'Homme" -- constituait l'alternative préconisée par le Muséum au "projet Friedmann". Or à la fin de septembre 1996 la présidence de la République a tranché en faveur de ce dernier projet, qui incarnait alors, et qui incarne toujours, la volonté de réserver "la place qu'ils méritent aux arts premiers". C'était conclure que le Musée de l'Homme avait échoué dans cette mission. Monsieur Jacques Friedmann, personnalité proche du Président de la République, a présidé, en 1997 et 1998, l'Association de Préfiguration dite du "Musée de l'Homme, des arts et des civilisations".
Au cours de ces deux années, diverses batailles ont été menées. Le conseil scientifique de l'Association a subi de nombreuses critiques du fait de sa composition : il incluait un nombre jugé exagéré de personnalités liées au marché de l'art. Le gouvernement de Monsieur Jospin a voulu rassurer la communauté scientifique en plaçant à la tête de ce conseil un anthropologue renommé, Monsieur Maurice Godelier.
Des débats ont eu lieu au sujet du statut institutionnel du futur établissement : certains préconisaient qu'il associe des partenaires (Muséum, CNRS, universités...), bref qu'il soit un GIP (Groupement d'intérêts publics) et non un EPA (Etablissement public Administratif). Ceux qui, au Musée de l’Homme comme au sein de l'association de préfiguration, défendaient cette opinion trouvèrent un soutien en la personne de Georges Sarre. L'ancien ministre organisa le 4 octobre 1997, dans les locaux de l'Assemblée nationale, un colloque qui connut un grand succès et dont les Actes sont aujourd'hui publiés. En juillet 1998, Georges Sarre écrivit une lettre ouverte au Ministre de l'Education nationale et présenta une question écrite à l'Assemblée. D'autres interventions eurent lieu au sein de la Commission des affaires culturelles du Sénat.
Un autre combat, non moins important, et dans lequel Monsieur Godelier a pris notre parti, était celui de conserver son nom au "Musée de l'Homme". De fait, sur ce point, il semble que nous ayons obtenu gain de cause. Le décret porte création de "l'Etablissement public du musée du Quai Branly" et non pas du "Musée de l'Homme, des arts et des civilisations", intitulé de l'association de préfiguration aujourd’hui dissoute. Le Musée de l'Homme conserve son nom : c'est un gage très important sur le plan symbolique, mais ce n'est pas suffisant pour l'engager sur la voie de la rénovation. Le Musée de l'Homme doit confirmer qu'il est indispensable en diversifiant et en intensifiant son activité muséologique : son très fidèle public constitue son plus utile soutien. Ce faisant, il aura à définir son profil spécifique pour les années d'après l'ouverture du futur musée du Quai Branly (2004... ?).

Je soutiens l'idée que la création d’un autre établissement consacré aux objets ethnographiques et mettant en évidence les arts et civilisations d’Afrique, d’Océanie, des Amériques et d'Asie peut, directement ou indirectement, créer les conditions d'une véritable rénovation du Musée de l’Homme.
Si l’anthropologie physique a été depuis quarante ans au moins clouée au pilori à cause de ses liens, réels ou prétendus, avec les idéologies racistes, la nouvelle anthropologie biologique ne peut être ni isolée, ni traitée comme une science inférieure par rapport à l'anthropologie sociale. Le Musée de l’Homme doit défendre et développer son caractère pluridisciplinaire : il n'est ni le CNRS, ni une université, ni un musée des beaux-arts, mais un outil de réflexion sur l’Homme au service du grand public. Certains prétendent que la formule d'un musée associant les diverses sciences de l'Homme (biologie, préhistoire, ethnologie, linguistique...) est totalement désuète. Je suis de ceux qui pensent le contraire. Pour contrer les risques de dérives "scientifiques" de disciplines évoluant en vase clos ("le gène du criminel", "l'infériorité de telle race"...) il faut qu'il existe un lieu où chaque science de l’Homme soit conviée à confronter ses idées avec les idées de chaque autre. Il faut non seulement sauver, mais promouvoir un tel lieu de confrontation et de dialogue critique et constructif. La vocation du Musée de l'Homme rénové sera, dans la société pluriculturelle d'aujourd'hui et de demain, de continuer à expliquer aux citoyens non seulement les origines et l'histoire de l'Homme, son unité spécifique et sa diversité culturelle, mais également d'expliciter la fabrication des discours sur l’Homme, ses origines, son évolution, son histoire sociale et culturelle.

Dans ces conditions, de toute évidence, l’ethnologie ne peut être mise au ban du Musée de l'Homme ; elle doit au contraire y être réinventée : non plus un kaléidoscope en fragmentation continentale, régionale et ethnique, mais une présentation des sociétés humaines en relation avec leur mode de vie et leur environnement. Les concepts directeurs ne seront pas ceux du déterminisme géographique, mais ceux de l’écologie culturelle et des ethno-sciences. Une partie importante du programme sera l'explication de l’Homme dans sa relation aux plantes sauvages et cultivées, aux animaux sauvages et domestiques. Un Musée de l’Homme qui pourrait enfin faire partager au grand public les travaux des laboratoires d’ethno-botanique et d’ethno-zoologie du Muséum... un rêve? Non, aujourd’hui, un souhait, demain, une justification nouvelle des liens avec le Muséum, dont les collections botaniques, zoologiques, minéralogiques... seront valorisées au Musée de l’Homme ainsi qu’au Jardin des Plantes, en liaison avec des pans entiers des collections ethnographiques. Celles-ci ne peuvent être mises en valeur en totalité au futur musée du Quai Branly. Outils, armes, vêtements, ornements, poteries, vanneries, ustensiles... doivent être montrés en contexte aussi bien que les masques qui, dit-on, doivent danser. Répétons-le : il faut réinventer l’ethnologie du Musée de l’Homme ; la complémentarité sera alors manifeste entre musée des arts et des civilisations du Quai Branly et le Musée de l’Homme rénové. Un des aspects de cette complémentarité est aisé à concevoir : la vocation du futur musée, aux termes mêmes du décret qui le crée, est de célébrer la diversité culturelle au travers de quatre des cinq continents. Il revient alors tout naturellement au Musée de l'Homme de mettre en évidence les universaux de la condition humaine. Un magistral tableau "du berceau à la tombe", ignorant toute frontière géographique et ethnique, sera la voie d'entrée et d'accueil dans le Musée de l'Homme du vingt-et-unième siècle. »


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